Vincent Gautrais, Postface, Michelle Blanc, Confessions d'une experte, Éditions Libertés Numériques, 2025.
Postface. « Meaning? » J’ai eu l’occasion de faire plusieurs fois des préfaces mais des postfaces, jamais. Le très précieux Wikipédia, évoque un texte ajouté
« en guise de supplément ou conclusion, généralement pour émettre un commentaire, une explication ou un avertissement. Elle peut être rédigée par l’auteur du document ou par une autre personne. » (WIKIPÉDIA, Postface, 14 éditeurs.)
« L’autre personne » que je suis a donc carte blanche… Car un commentaire, une explication ou un avertissement, c’est ma fois très large.
2001. Cette postface est d’abord et avant tout le moyen de signaler toute mon amitié envers Michelle Blanc, et ce, même si je pense appréhender le web, les technologies, de façon assez différente d’elle. J’y reviendrais. Mais cette référence à Wikipédia n’est pas anodine car ma connaissance de Michelle date justement de 2001, année où cette « encyclopédie » collaborative fut créée (WIKIPÉDIA, Histoire de Wikipédia, 371 éditeurs.). 2001, c’était en effet l’année de la première cohorte de la maitrise en commerce électronique entre UdeM et HEC Montréal; un sacré bon cru que cette première année. J’y représentais l’axe « Droit » qui s’immisçait entre gestion et technique. Je garde une vraie tendresse pour cette cuvée qui rassemblait une trentaine d’hommes et de femmes pétris de cet esprit que l’on trouve dans ce livre, celui de tous les possibles. Ce qui est étonnant c’est que près d’un quart de siècle plus tard, si la technique a changé, Michelle elle détient toujours ce regard oblique. Elle a toujours préféré les chemins de traverse aux autoroutes, qu’ils soient d’information ou non.
Pourquoi moi? Oblique d’ailleurs que ce choix de me demander d’épiloguer sur un tel livre. En premier lieu, je n’ai aucune compétence pour déterminer le futur; en tant que juriste, on regarde plutôt dans le rétroviseur. Faire du droit, c’est en effet beaucoup faire état de principes et de manières de faire qui s’exercent sur le temps long. Je n’ai donc ni compétence ni talent pour déterminer, ou valider, ce qui a fonctionné ou au contraire ce qui a fait long feu. Et puis en deuxième lieu, justement, par rapport au temps, tout change tellement vite. Jacques Nantel, en 2007, était suspicieux sur la pertinence des blogues (Jacques NANTEL, « Préface », dans Claude MALAISON et al., Pourquoi bloguer dans un contexte d’affaires, IQ Collectif, 2007.). Le succès de Facebook ou de Twitter, feu Twitter devrais-je dire, qu’en sera-t-il demain? Ou disons après-demain? Traumatisé par le changement de cap de Twitter où on a pu constater une « emmerdification » (En utilisant le terme régulièrement attribué à Cory DOCTOROW, « enshittification », WIKIPÉDIA, « Merdification », (36 éditeurs).) formidable des algorithmes suite au passage à « X », j’ai été confronté au caractère éphémère de cet outil que je m’étais pourtant accaparé jusque dans mes cours. Et puis surtout, en troisième lieu, je ne suis ni en gestion et je n’ai rien à vendre. Enfin, et si besoin était de trouver un autre argument de ma différence de vue, je reviens sur mon état de juriste : le droit, comme le dit si merveilleusement l’auteur Alain Supiot, c’est créer un rapport triangulaire (Alain SUPIOT, Le crédit de la parole, 2022, Le grand Continent). Dans un litige entre Alice et Bob, le droit, l’institution, s’interpose. Ces plateformes qui émergent çà et là, elles souhaitent au contraire valoriser les rapports binaires selon des conditions qu’elles maitrisent et qu’elles imposent. Dans une bibliographie formidable du non-moins formidable Michel Serres, François Dosse montre comment le philosophe de la « Petite poucette » (Michel SERRES, La petite poucette, Paris, Éditions Le Pommier, 2007.), voit sa technophilie s’étioler avec l’avènement, dès 2013-2014, des plateformes numériques omnipotentes (François DOSSE, Michel Serres, La joie de savoir, Paris, Plon, 2024.). J’ai vécu ce désamour et comme tout amoureux déçu, je tends donc à moindrement m’arrêter à leur potentiel.
Pas d’accord. Après, lire ce livre de Michelle est aussi le moyen de se positionner sur ce flux continu de changements, de transitions, de mutations en tout genre que cette « machine-à-laver conceptuelle » qu’est la technique nous impose. Et Michelle, d’accord, pas d’accord, on sait ce qu’elle pense. J’aime son courage. Bien sûr, vous l’aurez compris, je n’ai pas le même appétit qu’elle a pour l’adoption de ce feu-roulant de technologies qui se cherchent moins une fonction qu’un marché. Je me retrouve assez dans les écrits de ce visionnaire qu’était Jacques Ellul, juriste défroqué, qui dès les années 1950, propose un regard critique sur la technique toute puissante, qui ne cherche qu’à être efficace, toujours en quête d’autonomie (Jacques ELLUL, La technique ou l’enjeu du siècle, Paris, Armand Colin, 1954. Pour en savoir plus, WIKIPÉDIA, « La technique ou l’enjeu du siècle », (35 éditeurs)). Une autonomie que l’on remarque notamment dans l’hégémonie assumée des plateformes. Les médias sociaux donc, je m’en suis distancé, devenant au mieux un écho de ce que je pense, au pire un propos « gros et gras », valorisé par les algorithmes qui mettent l’accent sur ce qui tâche. À titre d’exemple, certains tribunaux se demandaient récemment s’ils devaient avoir une présence sur les plateformes notamment pour tenter de contrer les inventions les concernant qui s’y propagent. Personnellement, j’en doute, du moins pour le moment. Y survivre, on le voit dans le livre de Michelle, requiert une vraie stratégie et des moyens que le ministère de la Justice n’a pas au regard de ses piètres ressources. Et puis encore là, un propos mesuré et circonstancié aura toujours moins d’échos que des vociférations qui se « likent », « retwittent » plus facilement.
D’accord. Après, je me retrouve aussi dans plusieurs de ses affirmations : la prévalence des solutions simples plutôt que les plus compliquées (avant d’utiliser l’intelligence artificielle, il serait bien de numériser le système judiciaire afin de tout simplement déposer des procédures), l’importance de l’éthique, en dépit de son indéfinition, la relativité des chiffres et autres métriques, la tolérance coupable et scandaleuse de laisser les fausses publicités se répandre, à coup de piège à clics, en toute impunité; la prévalence de l’authenticité aussi.
Authenticité. D’ailleurs, de toutes ces vérités, c’est sans doute cette dernière que je préfère. Déjà fondamentale dans « Les médias sociaux 101 » (2010) et « Les médias sociaux 201 » (2011), elle constitue un lieu commun qui caractérise les travaux de Michelle (notion citée à 61 reprises dans ce livre!). Une notion qui prend un sens d’autant plus important dès lors que l’intelligence artificielle, saveur du moment, brouille la singularité humaine. Avec ces outils, une tendance naturelle tend à uniformiser les rapports humains. La machine reproduit et se nourrit de ce qui est déjà. Cette authenticité est un élixir contre cette tendance globalisante.
Passion. Comme Michelle, j’ai du mal à observer le numérique sans trahir une appréhension pétrie de sous-entendus, d’émotions, tantôt positives tantôt négatives. Les techniques s’introduisent tellement dans la presque totalité des segments de nos vies, avec une vitesse folle, qu’il est difficile d’y apporter un regard froid et cohérent sur la durée. Une passion qui tient lieu du paradoxe, étant à la fois le poison à une adoption incontrôlée des médias sociaux et le médicament pour reste en contrôle de leur déploiement. Comme Michelle, je me trouve choyé d’être le témoin de cette période transitionnelle qui comme disait Bernard Stiegler nous oblige à revendication afin de contrôler que les acquis sociaux qui ont mis des siècles à se sédimenter ne soient pas balayés. Assurément, au regard de cette rétrospective de près de 25 ans, nous vivons une époque formidable.
Vincent Gautrais
Professeur, avocat
Titulaire de la Chaire L.R. Wilson en droit du commerce électronique
CRDP, Faculté de droit, UdeM
Ce contenu a été mis à jour le 5 janvier 2026 à 16 h 13 min.